VII
D’une taille un peu moins de dix fois inférieure à celle de son vaisseau mère, la navette de débarquement faisait un peu plus de huit cents pieds de long et était fabriquée dans le même alliage couleur de bronze. En dépit de ses moindres dimensions, sa soute principale n’en était pas moins une vaste caverne vide, car elle était destinée à transporter de lourds chargements… et à débarquer des tombereaux de soldats anglais sur ces planètes qu’on les envoyait conquérir. Ces soldats n’avaient que trop vu, au fil des années, l’intérieur de cette soute, mais au moins leur pont ne tanguait-il et ne roulait-il pas comme celui de ces navires qu’on ne vouerait jamais assez aux gémonies.
Cette pensée se creusait un sillon familier dans l’esprit de Sir George quand il se pencha pour flatter l’épaule de Satan. Le destrier secoua la tête en faisant cliqueter la cotte de mailles qui protégeait son encolure arquée puis frappa le pont de son sabot postérieur. Le fer résonna comme un coup de tonnerre sur l’alliage, et Sir George se fendit d’un mince sourire. L’étalon et lui n’étaient passés que trop souvent par là. Tous deux auraient dû y être accoutumés à présent, et c’était sans doute le cas, mais ni l’un ni l’autre ne s’y étaient résignés.
Le gong d’avertissement résonna ; Sir George se dressa sur ses étriers et se retourna pour regarder les hommes qui se tenaient derrière lui. Une vingtaine de Hathoris à la peau orangée et au mufle verruqueux formaient leur arrière-garde, de nouveau cuirassés de lourdes plaques métalliques et armés de leurs haches massives, mais leur rôle n’était pas de renforcer les Anglais, plutôt de les éperonner s’ils hésitaient et de les abattre s’ils tentaient de s’enfuir.
Cela dit, aucun des hommes de Sir George n’aurait songé à fuir… pas plus, d’ailleurs, qu’ils n’avaient besoin d’être éperonnés.
Le baron et sa compagnie étaient complètement perdus chronologiquement parlant. Le père Timothy avait été contraint de reconnaître qu’il lui était impossible de fixer le jour ni la date actuels sur cette Terre dont ils étaient exilés depuis tant de temps, si longuement et péniblement qu’il ait tenté d’établir une manière plus ou moins précise de calendrier. Quand le prêtre avait été forcé d’admettre sa défaite, Sir George avait demandé à Ordinateur de tenir pour eux le compte du temps écoulé. La tâche n’aurait sûrement pas été insurmontable pour l’être énigmatique, invisible et omniscient caché derrière cette voix qui vous murmurait à l’oreille. Comparée, en tout cas, à toutes les autres tâches impossibles que Sir George lui avait vues faire.
Mais Ordinateur avait refusé. Plus que refusé, car il avait informé le baron qu’il lui était expressément interdit d’apprendre aux humains depuis quand ils se trouvaient, bien à contrecœur, au service de la guilde du bouffon/diablotin.
Cela en soi avait beaucoup appris à Sir George. L’avorton avait certes fait preuve d’une certaine négligence quant aux nombreuses informations qu’Ordinateur était autorisé à partager avec les Anglais (ou, tout du moins, qu’on ne lui interdisait pas formellement de transmettre). La plupart de celles qu’il avait laissées échapper avaient été bien utiles à Sir George lors du délicat marchandage qu’il entretenait de planète en planète avec l’avorton. En savoir le plus possible sur le terrain local et les forces qui risquaient de s’opposer à eux sur le champ de bataille n’était jamais inutile, et Ordinateur lui fournissait toujours des bribes de renseignements sur l’histoire d’un monde donné. Plus d’une fois, soupçonnait-il, il en avait appris davantage, en fait, sur une planète précise et la valeur relative de sa production (voire sur la raison qui lui conférait cette valeur) que ne l’aurait souhaité le bouffon/diablotin. Armé de ce savoir, il avait été en mesure de subtilement extorquer à son « commandant », en guise de « prêté pour un rendu », de contrepartie à la docilité avec laquelle il apportait sa contribution, sous forme de conseils ou de talents, à la résolution de tel ou tel problème de l’avorton, des privilèges spécifiques ou l’autorisation de passer un plus long séjour sur une planète.
Cela dit (et peut-être était-ce encore plus important), le baron avait appris en chemin beaucoup d’autres choses, qui toutes auraient été qualifiées d’hérésies blasphématoires sur la Terre qu’il avait quittée. Il avait partagé la plupart de ces connaissances avec le père Timothy et les autres membres de son Conseil, bien qu’il ait gardé sous le coude un ou deux des faits (ou théories, à tout le moins) les plus troublants. Sir George doutait que le bouffon/diablotin eût conscience de tout ce qu’il comprenait désormais, si imparfaitement que ce fût, sur l’univers plus vaste au sein duquel se mouvait le vaisseau de son « commandant ». Ordinateur employait quotidiennement une foule de termes qui n’avaient toujours pour lui que bien peu de sens – tels que « quasar », « nova », « neutrino », « classe spectrale » – et encore un tas d’autres dont il commençait tout juste à deviner la signification. Mais le bouffon/diablotin ne semblait pas se rendre compte que Sir George avait dorénavant quelques lueurs sur ce qu’Ordinateur appelait la « vitesse de la lumière » (encore que la notion d’une vitesse limitée de cette lumière heurtât non seulement tous les principes qu’on lui avait enseignés, mais encore tout ce dont il avait été témoin) et ce qu’il appelait la « dilatation relativiste du temps ». La signification précise de ces mots et les conséquences exactes des phénomènes qu’ils recouvraient continuaient sans doute de lui échapper, car Ordinateur ne les lui avait pas clairement expliqués, mais il les appréhendait assez pour comprendre que, lorsqu’un vaisseau voyage un certain temps à la vitesse de la lumière ou à une vitesse approchante, le temps s’écoule beaucoup plus lentement à son bord que dans le reste de l’univers du Créateur.
Dans la mesure où le navire du bouffon/diablotin semblait consacrer tout le sien à transporter les Anglais d’un champ de bataille sanglant à un autre, l’effet de « dilatation temporelle » avait dû être considérable. Jusqu’à quel point, il était impossible de s’en faire une idée, mais Sir George soupçonnait Ordinateur de n’être pas autorisé à révéler la date présente sur Terre aux Anglais précisément pour qu’aucun d’eux ne sache combien il s’était écoulé d’années depuis leur départ. Il n’était pas exclu, se disait le baron, que tous ceux qu’ils avaient connus fussent déjà morts. Même en s’en tenant aux calculs du père Timothy, onze ans seulement avaient passé. Onze années continues de veille, évidemment ; nul n’avait la première idée de celles qu’ils avaient vécues dans le sommeil inconscient de la stase d’impulsion phasique.
Bon, ils savaient au moins une chose avec certitude : bien plus de onze années s’étaient écoulées pendant qu’ils dormaient.
Cela étant, nul n’aurait pu le dire à les voir, lorsqu’ils s’observaient les uns les autres, du moins pour ce qui concernait les adultes de la compagnie. En ne se fondant que sur le temps qu’il avait lui-même passé en éveil conscient, Sir George avait calculé qu’il devait avoir à présent au moins quarante-six ans. De fait, il était persuadé d’être bien plus âgé, bien qu’aucun de ses cheveux n’eût encore grisonné. Aucune raideur non plus dans ses articulations, et ses dents étaient solides (trois d’entre elles, qu’il avait perdues voilà très longtemps, avaient même repoussé), sa vision plus aiguë qu’elle ne l’avait été sur Terre, et, autant qu’il pût en juger, il n’avait pas vieilli d’une seule journée depuis cet horrible soir de tempête où l’avorton les avait arrachés à la mer.
Ordinateur et Chirurgien lui avaient parlé de « nanotech », de « rétrovirus » et de « techniques de régénération autoréplicatives ». En dépit de toutes les explications qu’ils lui avaient fournies sur la signification de ces termes, ils auraient aussi bien pu faire allusion à des sortilèges de nécromant ou à la magie noire, mais, quelles que fussent ces mesures, il ne pouvait guère mettre en doute leur efficacité. Le bouffon/diablotin leur avait promis, s’ils servaient bien sa guilde, de les « récompenser » d’une plus longue espérance de vie, et il était manifestement très sérieux. De combien de temps elle serait prolongée, cela Sir George se l’était fréquemment demandé, mais nul n’était assez naïf pour croire que l’avorton leur prodiguait ces traitements pour les récompenser. Il avait simplement le bon sens de veiller à ce que ses « outils » durent le plus longtemps possible.
Et il s’était assuré de leur prolongation. Oh, pour ça oui ! Presque tous les hommes de Sir George étaient « morts » au moins une fois depuis leur enlèvement. Certains, moins adroits ou peut-être un peu moins chanceux que leurs camarades, avaient été « tués » jusqu’à deux ou trois fois. De fait, Stephen Meadows avait la malencontreuse distinction de détenir le record en la matière ; le Chirurgien l’avait ramené pas moins de cinq fois d’entre les morts. Sir George lui-même n’avait été grièvement blessé qu’à une seule occasion, sans pourtant qu’il ait été passible d’une « résurrection », mais il faisait exception.
Au moins ce carrousel de résurrections avait-il eu le mérite de balayer les dernières craintes encore vivaces que nourrissaient leurs camarades envers ces Lazare. Et il avait aussi eu le don de permettre aux hommes de Sir George d’accumuler une expérience du combat dont il doutait que d’autres hommes sur Terre eussent jamais joui. Peut-être n’avaient-ils passé que onze ans de veille loin de leur monde, mais ils avaient consacré une bonne partie de ces onze années à guerroyer de planète en planète, fini par s’accoutumer aux différentes atmosphères qu’ils respiraient, apprendre ce qu’entendait Ordinateur par le mot « gravité » et comprendre de quelle manière elle les affectait, eux et leurs armes. Ils avaient élaboré des ruses et des stratagèmes mettant à profit ces variations de l’air et de la pesanteur et atteint, sur le terrain, une fluide précision et une grande économie de mouvements. La mort est un professeur émérite, surtout lorsqu’elle n’est pas autorisée à garder ses élèves après les cours.
Les prodiges médicaux du Chirurgien, combinés à l’état de guerre incessant exigé par l’avorton, avaient permis aux hommes de Sir George d’engranger l’expérience de toute une vie de soldat dans un corps qui restait au summum de sa forme physique. Même sans les armures impressionnantes, régulièrement améliorées, que fournissaient les modules industriels du bouffon/diablotin, ses hommes d’armes et ses archers étaient devenus la plus mortelle force de frappe sur le terrain que le baron eût jamais imaginé commander, ou tout simplement vue de ses yeux.
Ce qui le ramenait à la tâche en cours.
Nombre des hommes qui patientaient derrière Sir George avaient naguère été des marins, mais c’était avant qu’ils ne se retrouvent précisément confrontés aux mêmes choix, ou plutôt à l’absence de ces choix, que ses hommes d’armes. Il n’existait plus désormais aucun moyen réel de les distinguer des soldats professionnels qui avaient jadis été leurs passagers. Après tout, eux aussi étaient dorénavant devenus des professionnels, et leur expression – non pas détendue, mais calme et comme pensive alors qu’ils se remémoraient les briefings préalables à leurs autres combats – trahissait leur expérience. Les hommes d’armes à cheval et la poignée de chevaliers attendaient près du baron, déjà en selle, et formaient une barrière protectrice entre la cloison métallique encore abaissée et les archers plus vulnérables. Tous ses hommes étaient bien mieux cuirassés qu’ils ne l’avaient jamais été sur Terre. C’était sans doute vrai depuis le tout début, mais la différence sautait encore plus aux yeux à présent. Sir George, Tom Westman et Ordinateur avaient consacré de longues heures à peaufiner la conception de ces armures. L’expérience avait été enivrante, tant elle était affranchie des contraintes financières ou industrielles. En dépit de toutes ses tares, l’avorton n’avait jamais lésiné sur l’équipement qu’il fournissait à ses mercenaires captifs. Compte tenu de son extrême sensibilité aux pertes et aux profits, cela signifiait sans doute que les modules industriels pouvaient fabriquer tout le matériel requis à peu de frais. Mais aussi qu’il n’avait élevé aucune objection à la mise au rebut des armures déjà existantes pour procurer aux hommes de Sir George un équipement flambant neuf amélioré, et les alliages merveilleusement légers dont ils avaient alors disposé avaient paru à Sir George, de multiples façons, plus miraculeux encore que tous les autres prodiges qui les entouraient.
Tous ses chevaliers et hommes d’armes étaient désormais équipés d’une armure intégrale qui, bien qu’elle fût plus dure et résistante aux chocs que les meilleurs aciers qu’aurait pu leur offrir la Terre, restait d’une incroyable légèreté. Sir George avait grandi en s’accoutumant au poids des chaînes et des plaques d’acier. En comparaison, sa nouvelle armure n’était guère plus encombrante que le vêtement d’une seule pièce que leur avait fourni l’avorton pour la vie de tous les jours. Ses archers eux-mêmes portaient à présent des cuirasses aux plaques métalliques subtilement articulées, ce qui ne se serait jamais produit dans l’armée d’Édouard III. Les archers terriens avaient toujours accueilli favorablement les protections, mais ils savaient aussi que leur véritable salut résidait dans leur mobilité, les tirs dévastateurs de leurs longbows et la vigilance des chevaliers et hommes d’armes qui, plus lourdement cuirassés, les gardaient des coups de hache et d’épée de l’ennemi.
Ceux de Sir George jouissaient à présent d’une armure aussi efficace que celle de ses hommes d’armes, et tous étaient beaucoup mieux défendus qu’ils ne l’avaient été sur Terre. Cela, évidemment, ne changeait strictement rien au fait que les archers étaient entraînés pour le tir à l’arc et non pour le combat rapproché, et qu’ils dépendaient toujours des hommes d’armes pour maintenir l’ennemi suffisamment éloigné, afin de leur permettre d’utiliser leurs arcs efficacement plutôt que de se retrouver pris dans la mêlée. Avec ou sans armure, la petite armée de Sir George aurait pu être aisément débordée par chacune des troupes d’indigènes qu’elle avait affrontées au fil des ans, n’eût été la puissance de destruction à longue portée de ses arcs et la discipline de fer des piétons et cavaliers qui formaient la muraille blindée interdisant à l’ennemi d’avancer pendant que leurs flèches le décimaient. Après toutes ces années passées à constamment guerroyer, la compagnie avait acquis une habileté consommée dans la coopération efficace et bien huilée de ses divers composants, dépassant de loin tout ce qu’on avait pu connaître sur Terre. Et, ce faisant, tous avaient appris à se faire mutuellement confiance, au moins autant qu’ils se fiaient à Sir George, et à dépendre les uns des autres. De sorte que, pour l’heure, leurs visages affichaient une austère assurance, dénuée de toute incertitude, et qu’ils soutenaient fermement le regard du baron.
« Très bien, les enfants ! » Il s’efforçait de s’exprimer d’une voix sereine et égale, sans affectation ni effets théâtraux, en laissant à Ordinateur le soin de la porter distinctement jusqu’à l’oreille de chaque homme. « Vous connaissez le plan… Et saint Michel m’est témoin que nous ne l’avons que trop fréquemment appliqué ! » Son sarcasme déclencha quelques rires étouffés et il y répondit par un petit sourire. « Prenez garde à vous, tenez-vous-en au plan et nous serons de retour à temps pour le souper ! »
Un concert d’approbations monta de la troupe puis, çà et là, un infime roulis la parcourut quand le mur métallique devant Sir George se releva en sifflant comme une vipère et s’enfonça entièrement dans la cloison, tant et si bien qu’il se retrouva en train de contempler une autre de l’interminable succession de planètes que ses hommes et lui étaient condamnés à conquérir.
Le ciel était à peu près de la bonne teinte, mais, comme toujours, il avait un aspect singulier. Il était cette fois d’une nuance de bleu plus sombre que celui de la Terre dont il gardait le souvenir (et, douce Mère de Dieu, s’en souvenait-il réellement ou croyait-il s’en souvenir ?) et le soleil était une fois et demie trop gros. La gravité, elle aussi, avait encore changé, bien que ce fût moins évident car Ordinateur avait pris soin de légèrement modifier celle qui régnait à bord du vaisseau pour permettre aux Anglais de s’y acclimater avant de livrer bataille. Les « arbres » qui formaient de petits boqueteaux rabougris et clairsemés enchevêtraient en entrelacs arachnéens leurs branches trop minces, couvertes, en guise de feuilles, d’espèces de rubans velus qui, tout comme l’herbe elle-même, étaient d’une étrange couleur rouille, ne ressemblant à rien de ce qu’on pouvait voir sur un monde conçu pour l’homme.
D’ailleurs, il n’y avait aucun homme sur ce monde. Aucun, en tout cas, qui y eût vu le jour. Mais de nouveau une armée d’êtres non humains, trop grands, trop filiformes, qui se déployaient selon une ligne de front en dents de scie hors de portée des arcs du vaisseau. Cette variété-là était pourvue de trois bras et de trois jambes et, s’ils avaient manifestement appris à travailler le fer, ils n’étaient que très légèrement mieux armés et cuirassés que ces indigènes de Shaakun qui avaient été les premières victimes des Anglais au service du bouffon/diablotin. Certes, ils portaient des javelots et de larges boucliers d’osier, et la plupart d’entre eux étaient coiffés d’un casque de cuir, mais c’étaient là leurs seules protections, et rares étaient ceux qui arboraient une autre arme que leur javelot ou carquois de javelines. Sir George voyait sans doute des masses d’armes et une petite poignée d’épées, mais aucune haste convenable ni autre pique ou hallebarde, et aucun n’était monté. Il apercevait çà et là des écriteaux carrés hissés au bout de perches – des bannières, se rendit-il compte –, et il se demanda depuis quand elles avaient été rassemblées.
Sir George en savait encore moins que d’habitude sur ce monde et ces nouveaux adversaires. Pour une raison qu’il ignorait, l’avorton avait choisi d’exercer un contrôle beaucoup plus étroit et direct sur l’organisation de sa conquête. Ordinateur l’avait informé du type d’armement qu’ils auraient à affronter, avait débattu avec lui de l’essentiel de la structure clanique locale et, comme d’habitude, lui avait permis d’étudier les grossières et brutales tactiques ennemies par le truchement, toujours aussi excitant, de l’« interface neurale ». Mais, cela mis à part, le baron restait singulièrement ignorant de ce que le bouffon/diablotin espérait tirer de cette planète et de la manière dont la bataille qu’il s’apprêtait à livrer lui permettrait d’arriver à ses fins.
Avec la même mesure, l’avorton n’avait même pas daigné lui expliquer pour quelle raison cette armée précise d’extraterrestres était rassemblée ici. Manifestement pour se battre, c’était entendu, mais pour entrer en guerre ouverte ou seulement pour assiéger la navette de débarquement ? Si petite qu’elle fût comparée au vaisseau colossal qu’il avait vu planer la première fois, parfaitement immobile, dans un ciel tempétueux, elle restait plus volumineuse que tous les objets mobiles que ces indigènes avaient vus jusque-là, et le baron émit un bref rire sans gaieté. Sans doute était-elle assez grosse pour qu’on la prît pour un château, mais alors pour le château le plus étrangement fagoté qu’un homme – ou un non-humain – pût imaginer.
Quelle que fût la raison de sa présence ici, une onde parcourut ses rangs quand le flanc de la navette s’ouvrit brusquement. On vit des javelots brandis vers le ciel, et une poignée de javelines furent projetées vers eux (mais, compte tenu de la distance qui séparait les deux forces, il ne fallait sans doute y voir qu’une simple démonstration d’hostilité), et, pour entendre et reconnaître les cris de défi, il n’était nullement besoin d’avoir l’ouïe magiquement rehaussée. C’était un son fluet et aigrelet comparé au rugissement tonitruant qu’aurait émis une armée humaine, mais l’accent hideux de la haine y était parfaitement perceptible.
Bizarre, songea le baron. Comment puis-je être certain qu’il s’agit bien de haine ? Ce ne sont pas des hommes, après tout. Pour autant que je sache, ils pourraient aussi bien pousser des acclamations de bienvenue. Sa propre pensée chimérique lui arracha une grimace. Bien sûr qu’il s’agit de haine. Comment pourrait-il en être autrement quand nos maîtres nous ont amenés ici pour les briser et les domestiquer comme du bétail ?
Mais l’heure n’était plus à de telles réflexions. Et l’eût-elle été que sa taraudante et foncière honnêteté aurait pointé malgré tout le museau : la soumission de ces non-humains n’était pas fondamentalement différente, finalement, du sort qu’il comptait naguère réserver aux Français, qui, quels que fussent leurs autres défauts, marchaient au moins sur deux jambes, pas sur trois, et étaient des coreligionnaires, des frères chrétiens et (du moins par provision) des êtres humains.
Il les inspecta une dernière fois du regard, se confirmant ainsi l’exactitude des informations fournies par Ordinateur sur leur nombre et leur armement, et renifla comme Satan aurait pu renâcler. Ainsi qu’il était devenu quasiment routinier, surtout depuis que le bouffon/diablotin s’était persuadé de l’invincibilité de ses troupes, le rapport de forces était d’au moins six contre un à l’avantage de l’ennemi, et la présence des mufles verruqueux n’y changerait rien. Leur mission était de veiller à ce qu’aucun des non-humains de ce monde n’échappât à la vigilance des hommes de Sir George et ne pénétrât dans le vaisseau par la porte béante de sa soute. Ce qui n’arriverait pas.
Sir George inspira profondément ; la haine des non-humains était palpable, tout comme la confiance que leur inspirait leur supériorité numérique.
Ayez pitié de ces pauvres hères, pria-t-il avant d’abaisser la visière de son bascinet, de dégainer son épée et d’ébranler Satan en pressant ses flancs des genoux.
Ça n’avait pas réellement été une bataille, devait-il ruminer par la suite en jetant son casque à Edward et en repoussant en arrière sa capuche de mailles, avant de sauter de Satan devant une des fontaines mobiles. Le joyeux friselis de l’eau se déversant dans le large bassin de retenue formait un contrepoint saugrenu aux gémissements et aux lamentations des blessés ennemis et, après toutes ces années, le baron ne s’y était toujours pas endurci. Mais au moins les plaintes montant de ses propres blessés étaient-elles plus rares. En partie parce qu’ils étaient beaucoup moins nombreux, mais surtout parce que les chars aériens qui survolaient le champ de bataille en avaient déjà recueilli la plupart. Ainsi que tous les morts, bien qu’ils ne fussent qu’une poignée, se persuada-t-il, non sans se demander combien le resteraient cette fois. En dépit de tout ce qu’ils avaient vu et connu, ses soldats et lui, Sir George continuait de trouver un tantinet… dérangeant de voir un homme dont une lance avait transpercé le cœur un peu plus tôt venir s’asseoir avec lui pour le souper.
Il repoussa de nouveau cette pensée. C’était devenu beaucoup plus aisé que les premières fois. Le baron restait toujours abasourdi par le fait que l’insistance d’Ordinateur à affirmer que la magie du Chirurgien n’était en réalité qu’une simple affaire d’immenses progrès techniques dans le domaine de la chirurgie l’avait beaucoup aidé à s’adapter à cet état de fait. Le « commandant » aurait sans doute pu lui donner maintes et maintes fois les mêmes explications, avec sa sempiternelle arrogance, mais Sir George, d’une certaine façon, trouvait plus facile d’accorder foi aux dires d’Ordinateur. Peut-être parce qu’il n’avait jamais pris Ordinateur en défaut, ou peut-être parce qu’il doutait spontanément de tout ce que disait l’avorton. Intellectuellement, il avait la conviction qu’Ordinateur lui mentirait si le bouffon/diablotin le lui ordonnait, mais, bizarrement, il restait persuadé qu’il ne l’induirait pas en erreur sans en avoir expressément reçu l’ordre.
Il avait aussi l’honnêteté de s’avouer qu’il était trop reconnaissant du retour de ces hommes pour se poser des questions sur le processus de leur résurrection, de leur guérison, bref, sur ce qu’exactement faisait le Chirurgien pour les rendre à la vie. Tout général digne de ce nom fait son possible pour diminuer ses pertes, ne serait-ce que pour préserver l’efficacité de ses troupes sur le terrain, mais Sir George avait une raison supplémentaire de s’atteler à cette tâche. Au fil des ans, des batailles et des effusions de sang, il avait pris conscience qu’il n’avait que ses hommes. Ils étaient, dans un certain sens, les seuls qui existeraient jamais dans l’univers – du moins dans le sien –, et ça rendait chacun d’entre plus précieux qu’il ne l’aurait été s’ils avaient débarqué en Normandie.
Il renifla encore, se secoua et plongea la tête dans la fontaine. L’eau glacée fut un choc salutaire qui le lava de la sueur, et il but avidement avant de relever enfin la tête pour pousser un grand et hoquetant soupir de soulagement. Son bras droit le faisait souffrir rudement, mais, vers la fin, la bataille avait ressemblé davantage à une boucherie qu’à un duel à l’épée. Ces indigènes, comme tant d’autres qu’il avait affrontés au service du bouffon/diablotin, n’avaient jamais seulement imaginé l’existence d’un archer anglais. Cela crevait les yeux. Même les Écossais de Halidon Hill – ou les Thoulaas, lors de ce premier et effroyable carnage sur Shaakun – avaient fait preuve d’une plus grande prudence que ces autochtones, et les chevaliers français eux-mêmes n’auraient pas chargé avec un tel stupide acharnement sous ce blizzard de flèches.
Mais les indigènes de cette planète anonyme l’avaient fait, eux.
Sir George soupira encore et tourna le dos à la fontaine pour céder sa place à Rolf Grayhame et inspecter du regard le champ de bataille.
Les indigènes étaient plus nombreux qu’il ne l’avait cru au départ ; cela dit, ça n’avait pas changé grand-chose. Les arcs des Anglais s’étaient aussi subtilement améliorés au fil des ans. C’était un jeune et brillant chevalier du nom de William Cheatham qui, le premier, avait imaginé le système de poulies (formé de deux palans dans leur moufle) permettant d’accroître le poids d’un arc qu’un homme était capable de bander. Le jeune Cheatham en avait eu l’idée en observant un dispositif similaire activé par les arbalétriers d’une des nombreuses planètes conquises par les Anglais. Celle-là, se souvint amèrement Sir George, avait sans doute été la plus coûteuse de toutes leurs conquêtes. Vingt-trois de ses hommes et cinquante précieux chevaux y avaient trouvé la mort avant que les indigènes ne consentissent enfin à se soumettre aux exigences de l’avorton. En dépit de l’habituel renfort d’alliés locaux, dont la présence avait peu ou prou contribué à rétablir un semblant d’équilibre, les Anglais avaient été contraints d’introduire trébuchets, balistes, mantelets, feux grégeois et engins de siège, et Sir George avait encore la chair de poule quand il se remémorait les hideux corps à corps qui s’étaient déroulés dans les galeries souterraines, sous les fortifications ennemies, alors qu’explosaient mines et contre-mines.
Cela avait déjà été suffisamment effroyable, mais, d’une certaine façon, les combats à ciel ouvert avaient été encore plus sanglants. Les arbalétriers indigènes étaient d’une précision diabolique, assortie d’une très longue portée, et seules l’armure supérieure et la fréquence de tir plus élevée de ses archers avaient permis aux Anglais d’en triompher. L’avorton lui-même avait paru atterré (autant, tout du moins, que peut en donner l’impression un être qui n’affiche aucune émotion discernable) par les pertes enregistrées par ses soldats captifs avant qu’ils ne parviennent à amener ce monde à résipiscence. Sans nul doute en raison des difficultés que rencontrerait ensuite Sir George pour continuer à les servir, lui et sa guilde.
C’était certainement ce désarroi qui l’avait incité à soutenir le jeune Cheatham quand il avait suggéré qu’on pourrait sans doute doter les arcs anglais du même atout. En règle générale, l’avorton semblait singulièrement mal à l’aise quand Sir George ou l’un des siens proposait une légère innovation de leur équipement. Les améliorations marginales, telles que le remplacement de l’alliage des plaques d’armure ou l’articulation plus souple d’une armure déjà éprouvée, semblaient ne lui poser aucun problème, mais l’introduction de nouveaux concepts le désarçonnait manifestement. Ce n’était pas qu’il désapprouvât ces suggestions, mais plutôt que l’idée même de trouver de nouvelles méthodes plus efficaces était étrangère à sa nature. À la lumière des innombrables merveilles technologiques et autres appareils qui l’entouraient et contribuaient tant à son sentiment de supériorité, cette hypothèse pouvait certes sembler absurde, mais, plus Sir George y réfléchissait, plus il la trouvait vraisemblable.
Néanmoins, quelle que soit l’attitude de l’avorton vis-à-vis des innovations, les conséquences de celle qu’avait apportée le jeune Cheatham avaient en revanche enchanté Sir George. Ordinateur s’était chargé de la conception elle-même dès que le jeune archer lui avait exposé son idée et, en dépit d’un certain nombre de plaintes inévitables, selon lesquelles « ça marchait mieux avant », les archers avaient adopté leur nouvelle arme avec enthousiasme. La seule quantité d’idées neuves et d’appareils inconnus qu’ils rencontraient depuis leur « sauvetage » y était sans doute déjà pour beaucoup, mais qu’elle leur fournît une plus grande portée et une puissance de tir supérieure justifiait davantage leur exaltation. Chacun pouvait encore tirer une douzaine de traits en une minute, mais, à présent, ils pouvaient aussi toucher des cibles de taille humaine à près de trois cents pas. Leurs flèches à large pointe infligeaient de hideuses blessures à toute distance, et celles à tête aussi pointue qu’une aiguille pénétraient cottes de mailles et même plaques d’armure à bout portant.
Contre un ennemi presque entièrement démuni d’armure, comme les indigènes de Shaakun et de cette planète, des tirs de ce genre ne se traduisaient pas par une bataille mais par un massacre. Les seules fois où les Anglais en étaient véritablement venus aux mains ce jour-là, c’était lorsque Sir George et sa cavalerie avaient chargé le ramassis de fuyards qu’était devenue l’armée adverse pour parachever sa déroute, et, au souvenir de ce que leur avait coûté cette charge, il fit la grimace.
Seuls deux de ses cavaliers avaient été grièvement blessés, et encore pas assez sérieusement pour que les arts médicinaux du Chirurgien ne pussent les sauver, mais ils avaient encore perdu cinq précieux chevaux. Bien peu de leurs montures originelles survivaient. Satan en faisait partie, Dieu merci, et le bouffon/diablotin avait eu amplement l’occasion de reconnaître la validité des explications de Sir George quant au rôle crucial que jouaient ces bêtes dans l’efficacité de ses troupes sur le champ de bataille. Le « commandant » était devenu plus fanatique que Seamus McNeely ou Sir George lui-même, si possible, de la nécessité de protéger et dorloter leur stock de destriers. Il avait même ordonné avec insistance au Chirurgien de trouver de meilleures façons de les abriter des effets nocifs de la stase d’impulsion phasique et de les reproduire par « clonage ». Mais, quoi qu’il fît, les bêtes, à la différence des hommes, résistaient mal aux longues périodes de « sommeil » qu’imposaient les voyages entre les étoiles. Ils se reproduisaient difficilement dans ces conditions, et les arts, quels qu’ils fussent, qui ramenaient à la vie archers et hommes d’armes n’avaient pas grand effet sur eux. Le Chirurgien parvenait sans doute à produire régulièrement une petite quantité de nouveaux chevaux, tous physiquement adultes lorsqu’on les confiait à Seamus, mais on n’avait jamais le temps de dresser véritablement les remplaçants comme ils auraient dû l’être avant de les envoyer au combat ; en outre, ils étaient plus gros et faisaient des cibles plus vulnérables que des hommes cuirassés. En dépit d’améliorations occasionnelles de la situation, ils étaient de moins en moins nombreux après chaque bataille, et le moment viendrait où il n’y en aurait plus aucun.
Cette perspective déplaisait beaucoup à Sir George, pas seulement parce que Satan l’accompagnait et le portait si bien depuis si longtemps. Le baron n’était pas stupide. Avant que de triompher à Warwick sous Édouard Ier, son aïeul était encore ce qui se rapprochait le plus d’un banal homme d’armes, et ni son fils ni son petit-fils n’avaient été autorisés à oublier son tenace pragmatisme. Soldat professionnel de la tête aux pieds, Sir George savait qu’une charge de cavalerie menée contre des archers convenablement soutenus était pure folie. Bon, contre des archers anglais à tout le moins, rectifia-t-il. À la vérité, si l’on parvenait à la mener à bien, le choc d’une telle charge restait parfaitement irrésistible, mais l’accomplissement de cette étape finale devenait de plus en plus malaisé. Ç’avait du moins été le cas sur Terre. Bien qu’il ne les ait jamais rencontrés, Sir George avait entendu parler des hallebardiers entraînés dans la lointaine Suisse, et il en aurait volontiers recruté quelques-uns. Un mur de hallebardes élevé entre ses archers et l’ennemi… voilà qui aurait donné du poids à toute charge de cavalerie. On n’avait aucun moyen, bien sûr, de savoir ce qui se passait sur Terre, mais même les Français et les Italiens devaient avoir à présent découvert l’amère vérité, à savoir que la cavalerie sans autre soutien n’était plus la reine de la bataille. Il ne pouvait que s’estimer heureux de n’avoir jusque-là affronté aucune armée indigène rivalisant de discipline et d’armement avec les Suisses.
Malgré tout, il restait un chevalier, et le plus fier emblème de tout chevalier n’était-il pas ses éperons ? Le jour où les chevaux disparaîtraient finalement du champ de bataille serait sans doute effroyable, et Sir George se félicitait de ne pas vivre assez longtemps pour le voir.
À moins que je ne vive assez longtemps… maintenant. Et à condition de revoir un jour la Terre. Ce qui n’arrivera jamais.
Il renifla encore et se dressa de toute sa hauteur sur ses étriers, en s’étirant puissamment, avant de sourire à son écuyer. Il en avait eu deux autres depuis la mort de Thomas Snellgrave, mais ils avaient été adoubés chevaliers depuis, de plein droit, et aucun n’avait été aussi grand que le dernier. À ce qu’il semblait déjà, Edward le dépasserait probablement de près d’une demi-tête quand il aurait atteint sa pleine croissance. Planté à côté de lui, le jeune homme tenait toujours son casque, et Sir George le dévisagea discrètement d’un œil spéculatif. Qu’Edward fût ici avec lui – oui, et Matilda aussi, loués soient Dieu et tous les saints du calendrier ! – était une des rares embellies qui rendaient supportable cet interminable purgatoire, pourtant il lui arrivait parfois de se demander quel âge pouvait bien avoir son fils. Il n’avait pas loin de treize ans quand ils avaient appareillé pour rejoindre le roi Édouard en France, mais à combien d’années cela remontait-il ?
Dans l’impossibilité de répondre à cette question, il était exclu de déterminer l’âge exact d’Edward. Le jeune homme semblait avoir dix-huit ans, mais c’était là une aune à peu près aussi fiable que son âge apparent. Il s’agissait tout bonnement d’un mystère de plus, et d’une autre conséquence de cet accroissement de la longévité de ses soldats qui épargnait au « commandant » de perdre son temps en de nouveaux voyages vers la Terre pour recruter des troupes fraîches. Cela étant, songea Sir George amèrement, ces périples n’étaient certainement pas le seul moyen permettant à leurs maîtres de recruter de la main-d’œuvre.
Il était depuis longtemps parvenu à la conclusion que seule une coïncidence avait conduit le bouffon/diablotin à embarquer avec eux leurs femmes et leurs enfants. Quel que fût l’avorton par ailleurs, il ne comprenait pas réellement les humains placés sous ses ordres. Non, c’était sans doute injuste. Il avait bel et bien acquis avec le temps un semblant de compréhension ; sauf qu’il n’avait jamais vu et ne verrait jamais en eux qu’une propriété ambulante. Il n’éprouvait même pas un franc mépris à leur encontre, car ils n’étaient pas assez importants pour en être dignes. À ses yeux, ils étaient très exactement ce dont, encore aujourd’hui, il persistait à les traiter : des barbares et des primitifs. Inestimables pour sa guilde, sans doute, néanmoins des formes de vie inférieures dont leurs maîtres pouvaient faire l’usage le plus avantageux qu’ils voulaient.
Sir George se refusait à commettre l’erreur de répondre par le mépris au mépris de l’avorton, pourtant il ne fermait pas non plus les yeux sur les singuliers aveuglement et faiblesses dont s’assortissait le dédain du « commandant ». Ainsi le bouffon/diablotin n’était-il venu sur Terre que pour s’accaparer une force armée ; mais, aujourd’hui encore, Sir George continuait de trouver absurde que des êtres capables de construire des merveilles comme ce vaisseau pussent recourir aux services d’archers et de spadassins. Le baron ne doutait nullement que le « commandant » eût préféré ne recruter que des combattants… ni même très sérieusement envisagé de se débarrasser purement et simplement des bouches « inutiles », parents ou serviteurs qui avaient accompagné l’expédition en France. Mais il s’en était abstenu et Sir George remerciait Dieu qu’il eût au moins compris de quelle façon il pouvait utiliser femmes et enfants pour faire pression sur les époux et les pères. Ce qu’en revanche il avait mis plus de temps à comprendre, c’était que la présence des femmes et les inclinations naturelles des hommes permettaient à sa petite troupe de s’autoentretenir. Si l’âge de Sir George s’était comme figé dans le temps, il n’en allait pas de même des enfants qui, comme Edward, avaient été enlevés avec lui, étaient devenus depuis de jeunes adultes et avaient rejoint leurs rangs, tandis que d’autres étaient nés entre-temps… et marcheraient sans doute sur leurs brisées le moment venu.
Si Sir George et ses hommes avaient passé onze années en état de veille consciente, ce laps de temps était bien moindre pour leurs familles. Femmes et enfants avaient tous été réveillés de leur sommeil magique entre deux batailles, bien sûr, mais pas toujours au même moment que les soldats. Cela dépendait en grande partie du délai qu’ils passeraient sur un monde donné avant que leurs maîtres ne soient entièrement satisfaits du contrôle qu’ils exerçaient sur lui, et le bouffon/diablotin avait également appris à dispenser ces retrouvailles en guise de guerdon… ou de les interdire par manière de châtiment.
En conséquence, il s’était écoulé beaucoup moins de temps pour Matilda et les autres femmes que pour Sir George et ses hommes ; et, pendant de nombreuses années, Edward était resté astreint au même calendrier que sa mère. Mais il était à présent assez âgé ou, à tout le moins, assez mûr physiquement pour tenir sa place sur le champ de bataille en tant qu’écuyer de son père, de sorte qu’il dormait et se réveillait désormais au rythme des autres hommes. Sir George était enchanté de l’avoir avec lui, mais il savait Matilda partagée. Sans doute son fils ne lui manquait-il pas quand elle était en stase, mais même leurs maîtres extraterrestres ne pouvaient pas guérir toutes les blessures. Ils perdaient des hommes, lentement sans doute mais régulièrement depuis qu’on les avait à jamais arrachés à leurs foyers et à leur patrie, et elle refusait qu’Edward fît un jour partie de ces pertes.
Cette perspective répugnait aussi à Sir George mais ils n’avaient pas le choix ; soit ils combattaient victorieusement pour l’avorton et sa guilde, soit ils périssaient. C’était la triste réalité, et en envisager d’autres, se demander si ça aurait pu tourner autrement ou aspirer, si fugacement que ce fût, à retourner sur leur monde natal eût été irréfléchi.
Le baron savait tout cela, mais, en dépit du formidable contrôle qu’il exerçait sur lui-même, il ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur le nombre des années qui s’étaient réellement écoulées depuis que ses hommes et lui avaient fait voile pour la France et s’étaient finalement retrouvés… ici. Et en quelle année était-on, du moins si celles qui passaient sur Terre avaient encore un sens à une telle distance ?
Il n’en avait aucune idée. Mais il soupçonnait qu’on était désormais très, très loin du douzième jour de juillet de l’an de grâce mil trois cent quarante-six de Notre-Seigneur.